Henri Troyat 1911 – 2007

Publié: 5 mars 2007 dans Actualités et politique

 

Henri Troyat, la fin d’une histoire russe (Le Figaro.fr)

NICOLAS D’ESTIENNE D’ORVES.

 Publié le 05 mars 2007

Actualisé le 05 mars 2007 : 07h18

 

L’académicien français d’origine russe, Prix Goncourt en 1938, laisse une oeuvre de plus de cent volumes composée de romans et de biographies.

 

L’ÉCRIVAIN préféré des Français est mort. Pourtant, Henri Troyat, Prix Goncourt à 27 ans, académicien à 48 ans, romancier célèbre et biographe reconnu, consacré roi dans le panthéon des goûts nationaux en 1994 par un très sérieux sondage, ne fut jamais grisé par la gloire ; il s’en méfiait comme d’une peste :  «Le succès ne signifie rien. Je sais de quoi je parle : au matin de ma vie, j’ai vu mes parents tout perdre sur un revers du destin, j’ai retenu la leçon. Je suis un homme d’ombre et de travail. »

 

Quand Lev Tarassov naît le 1er novembre 1911, rue de l’Ours à Moscou, ses parents sont encore de riches négociants en tissus de la Russie tsariste. Dès 1917, ils sont contraints de fuir et suivent le même périple que de nombreuses familles russes à travers l’Europe. Mieux que dans un roman, ils traversent le Caucase, la Crimée ; on les retrouve à Istanbul, à Venise et enfin à Paris. Après trois ans d’errance entre les wagons à bestiaux et les cales de bateaux, la famille Tarassov s’installe à Neuilly en 1920. Le petit Lev ayant appris les rudiments du français auprès d’une gouvernante suisse, il peut entrer au lycée Pasteur. Et s’il découvre, à 10 ans, La Guerre et la Paix comme « un éblouissement » et qu’il écoute les récits de ses parents « comme des contes de fées », il n’en devient pas moins un parfait modèle d’intégration culturelle et obtient, en 1933, une licence en droit.

 

Héritier des réalistes

 

Dès l’âge de 12 ans, il sent le virus littéraire poindre en lui. Dans Le Fils du satrape (1998), il raconte ses premières tentatives romanesques. Avec son ami Nikita, ils avaient attaqué la rédaction d’un roman à quatre mains, bien vite promis à un autodafé libérateur. En 1935 paraît Faux jour, son premier roman. Il a tout juste le temps de finir son service militaire que le jury du prix populiste convoque au Grand Véfour ce soldat en tenue d’artilleur pour lui remettre son premier trophée. La critique voit en lui un héritier des réalistes. Il est vrai qu’il s’inspire des oeuvres de Zola et surtout de Flaubert : « Je croyais avoir trouvé une bonne méthode pour me forger un style. Je lisais à haute voix un paragraphe de Flaubert, puis je le réécrivais de mémoire, et, comparant ma version à l’originale, je m’efforçais de comprendre pourquoi ce que j’avais écrit était indigne de ce que j’avais lu. »

 

Nul ne le contestera, Troyat était un besogneux. Écrivant debout devant son fameux pupitre (qu’il délaissa pourtant avec le poids des ans), il laisse une oeuvre qui compte plus de cent volumes, essentiellement composée de romans et de biographies.

 

En 1938, il obtient le prix Goncourt pour L’Araigne. C’est la sombre histoire d’un homme qui simule des suicides pour que ses soeurs ne se marient pas et s’occupent de lui. Entre 1947 et 1950 il publie sa première saga romanesque. Tant que la terre durera est une évocation de la Russie contemporaine. Car si Troyat est devenu plus français qu’on ne le peut être, il n’en reste pas moins ancré dans la sainte patrie de ses premiers souvenirs (ses manuscrits sont d’ailleurs relus par un ancien officier de la Garde impériale pour y déceler les erreurs et les omissions). Au crépuscule du communisme, qu’il considérera comme un « éclat de rire de l’histoire », il refusera pourtant d’y retourner : « Je me suis construit une Russie intérieure. Je ne veux pas être confronté à la réalité russe (…). Tout mon rêve intérieur, celui qui me fait écrire, s’effondrerait (…). Je préfère en rester à mes souvenirs d’enfant de 8 ans plutôt que de risquer d’appauvrir mon rêve. »

 

Troyat se méfie de la réalité, « elle est remplie d’invraisemblances », alors qu’« écrire un roman, c’est rendre ce qui aurait pu être aussi émouvant que ce qui a été ». Pourtant, malgré ses nombreux romans et cycles romanesques – Les Semailles et les Moissons (1953-1958), La Lumière des justes (1958-1963)… -, il reste le biographe le plus populaire de l’après-guerre. Qu’il traite de la Russie tsariste avec ses livres sur Catherine la Grande (1977) ou Alexandre Ier (1985), qu’il décrive avec ardeur et émotion la vie de ses compatriotes de coeur comme Dostoïevski (1940), Pouchkine (1946), Tolstoï (1965), ou celle de ses compatriotes d’adoption comme Flaubert (1988), Maupassant (1989) ou Zola (1992), Henri Troyat sait rendre la face cachée des grands hommes. Il s’immisce dans leur pensée, derrière leurs actes, et les peint dans toute leur complexité. Le personnage qu’il préfère, celui dont il se sent le plus près, c’est Tchekhov (1984) : « Le plus modeste, le plus ironique, le plus discret. » Mais de son propre aveu, les biographies ne sont que des haltes dans sa veine romanesque, des moments de pose où l’auteur vient se ressourcer auprès des maîtres de sa jeunesse et de sa patrie charnelle : « La biographie me repose, elle me frustre aussi beaucoup. Je préfère les dangers du roman. »

 

La frousse du débutant

 

Henri Troyat fut-il un aventurier ? Tout du moins vécut-il chaque parution de ses livres comme une épreuve : « Chaque fois que je publie un livre, j’ai une frousse de débutant. » C’est pourtant ce « débutant » que l’Académie française accueillit en son sein en 1959, au fauteuil de Claude Farrère. Troyat avait gagné la partie, le petit immigré russe était devenu l’honneur des lettres françaises. Lorsque sa mère apprit la nouvelle, elle lâcha un léger : « C’est bien, continue mon garçon… » Hommage timide ou considération hautaine ? C’est là toute l’âme russe de Lev Tarassov.

 

Sa vie se confond avec son oeuvre, tant par les thèmes abordés que par la régularité époustouflante de sa production. D’aucuns lui reprochèrent d’incarner une littérature populaire, mais Troyat considérait qu’un écrivain doit « écrire ce qui lui tient à coeur, sans se soucier des écoles littéraires (…). Si les grandes oeuvres sont grandes, c’est d’abord parce que, indépendamment des règles esthétiques, elles font passer un message humain ». L’écrivain doit être un naïf s’il veut toucher au coeur.

 

« Il y a un tel abîme entre ce que la main écrit et ce que l’esprit a rêvé, qu’aucune faveur ne saurait le combler. Mes romans ne m’ont rien appris sur moi. » Mais si le plus grand déraciné des Immortels est mort avec ses doutes, il nous lègue la certitude d’une oeuvre aussi riche et brillante qu’une icône.

 Photo : Colombier /AFP

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commentaires
  1. . dit :

    Merci pour ce commentaire qui m\’a permi de mieux connaître ce gran écrivain
    A+
    @jp

  2. MicheLLe dit :

    Un grand écrivain..à lire et relire..exceptionnel!!
    @M

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