Jacques PREVERT

Publié: 7 avril 2007 dans Poésie des autres

Jacques Prevert poète d’exception … Je me permets de partager avec vous quelques poèmes ci-dessous. Il y en a sûrement des plus gais ou des plus connus, mais voilà ce sont ceux que j’aime…

CHASSE À L’ENFANT

 
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
 
Au-dessus de l’île on voit des oiseaux
Tout autour de l’île il y a de l’eau
 
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
 
Qu’est-ce que c’est que ces hurlements
 
Bandit ! Voyou ! Voyou ! Chenapan !
 
C’est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant
 
Il avait dit j’en ai assez de la maison de redressement
Et les gardiens à coup de clefs lui avaient brisé les dents
Et puis ils l’avaient laissé étendu sur le ciment
 
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
 
Maintenant il s’est sauvé
Et comme une bête traquée
Il galope dans la nuit
Et tous galopent après lui
Les gendarmes les touristes les rentiers les artistes
 
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
 
C’est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant
 
Pourchasser l’enfant, pas besoin de permis
Tous le braves gens s’y sont mis
Qu’est-ce qui nage dans la nuit
Quels sont ces éclairs ces bruits
C’est un enfant qui s’enfuit
On tire sur lui à coups de fusil
 
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
 
Tous ces messieurs sur le rivage
Sont bredouilles et verts de rage
 
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
 
Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le continent!
 
Au-dessus de l’île on voit des oiseaux
Tout autour de l’île il y a de l’eau
 
ÉTRANGES ÉTRANGERS
 
Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
hommes de pays loin
cobayes des colonies
doux petits musiciens
soleils adolescents de la porte d’Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d’Aubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle
embauchés débauchés
manoeuvres désoeuvrés
Polaks du Marais du Temple des Rosiers
Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
pêcheurs des Beléares ou du cap Finistère
rescapés de Franco
et déportés de France et de Navarre
pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
la liberté des autres
Esclaves noirs de Frejus
tiraillés et parqués
au bord d’une petite mer
où peu vous vous baihnez
Esclaves noirs de Fréjus
qui évoques chaque soir
dans les locaux disciplinaires
avec une vieille boite de cigares
et quelques bouts de fil de fer
tous les échos de vos villages
tous les oiseaux de vos forêts
et ne venez dans la capitale
que pour fêter au pas cadencé
la prise de la Bastille le quatorze juillet
Enfants du Sénégal
départriés expatriés et naturalisés
Enfants indochinois
jongleurs aux innocents couteaux
qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
de jolis dragons d’or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
qui dormez aujourd’hui de retour au pays
le visage dans la terre
et des hommes incendiaires labourant vos rizières
On vous a renvoyé
la monnaie de vos papiers dorés
on vous a retourné
vos petits couteaux dans le dos
Étranges étrangers
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez .
 
COMPLAINTE DE VINCENT
 
À Arles où roule le Rhône
Dans l’atroce lumière de midi
Un homme de phosphore et de sang
Pousse une obsédante plainte
Comme une femme qui fait son enfant
Et le linge devient rouge
Et l’homme s’enfuit en hurlant
Pourchassé par le soleil
Un soleil d’un jaune strident
Au bordel tout près du Rhône
L’homme arrive comme un roi mage
Avec son absurde présent
Il a le regard bleu et doux
Le vrai regard lucide et fou
De ceux qui donnent tout à la vie
De ceux qui ne sont pas jaloux
Et montre à la pauvre enfant
Son oreille couchée dans le linge
Et elle pleure sans rien comprendre
Songeant à de tristes présages
L’affreux et tendre coquillage
Où les plaintes de l’amour mort
Et les voix inhumaines de l’art
Se mêlent aux murmures de la mer
Et vont mourir sur le carrelage
Dans la chambre où l’édredon rouge
D’un rouge soudain éclatant
Mélange ce rouge si rouge
Au sang bien plus rouge encore
De Vincent à demi mort
Et sage comme l’image même
De la misère et de l’amour
L’enfant nue toute seule sans âge
Regarde le pauvre Vincent
Foudroyé par son propre orage
Qui s’écroule sur le carreau
Couché dans son plus beau tableau
Et l’orage s’en va calmé indifférent
En roulant devant lui ses grands tonneaux de sang
L’éblouissant orage du génie de Vincent
Et Vincent reste là dormant rêvant râlant
Et le soleil au-dessus du bordel
Comme une orange folle dans un désert sans nom
Le soleil sur Arles
En hurlant tourne en rond
 
LES ENFANTS QUI S’ AIMENT

Les enfants qui s’aiment s’embrassent debout
Contre les portes de la nuit
Et les passants qui passent les désignent du doigt
Mais les enfants qui s’aiment
Ne sont là pour personne
Et c’est seulement leur ombre
Qui tremble dans la nuit
Excitant la rage des passants
Leur rage, leur mépris, leurs rires et leur envie
Les enfants qui s’aiment ne sont là pour personne
Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit
Bien plus haut que le jour
Dans l’éblouissante clarté de leur premier amour

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commentaires
  1. . dit :

    Et pourtant il existe..
    "Il n\’est pas difficile d\’être malheureux ou mécontent ; il suffit de s\’asseoir, comme fait un prince qui attend qu\’on l\’amuse ; ce regard qui guette et pèse le bonheur comme une denrée jette sur toutes choses la couleur de l\’ennui ; non sans majesté, car il y a une sorte de puissance à mépriser toutes les offrandes ; mais j\’y vois aussi une impatience et une colère à l\’égard des ouvriers ingénieux qui font du bonheur avec peu de chose, comme les enfants font des jardins. Je fuis. L\’expérience m\’a fait voir assez que l\’on ne peut distraire ceux qui s\’ennuient d\’eux-mêmes."
    Alain (Propos sur le bonheur)
    Bises
    @jp

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